Il avait promis de ne pas se taire. Il avait prévenu, depuis sa cellule, qu’il irait jusqu’au bout. Boualem Sansal tient parole.
Samedi 11 avril, invité de la Journée du livre politique à l’Assemblée nationale française, l’écrivain de 81 ans a créé la sensation en annonçant publiquement son intention d’attaquer en justice le président algérien Abdelmadjid Tebboune devant les instances judiciaires internationales. La salle a applaudi. Le monde observe.
Ce qui frappe, dans cette affaire, c’est l’audace froide et méthodique de l’homme. Car Sansal n’improvise pas. Il avait, dit-il, adressé un courrier à Tebboune alors même qu’il était encore incarcéré : « Je lui ai dit : si vous me libérez, je vous attaque en justice. » Une menace assumée, adressée directement à son geôlier. Un défi lancé depuis l’intérieur d’une prison algérienne, ce qui, à soi seul, dit beaucoup du courage de cet homme et de la démesure du pouvoir qu’il affronte.
Gracié en novembre 2025 après près d’un an de détention — dans des conditions que ses proches ont qualifiées de préoccupantes pour un octogénaire — l’auteur du Village de l’Allemand n’a manifestement aucune intention de tourner la page. « Mon avocat a préparé un dossier pour saisir la justice internationale contre M. Tebboune », a-t-il précisé à l’AFP. « J’attends le bon moment. Je vais aller jusqu’au bout. »
Rappelons les faits, tels qu’ils se sont déroulés, pour ne pas laisser l’oubli faire son œuvre. Boualem Sansal, citoyen franco-algérien, romancier de renommée internationale, a été arrêté à son arrivée à l’aéroport d’Alger en novembre 2024. Il a ensuite été condamné à cinq ans de prison ferme pour des prises de position critiques à l’égard de l’Algérie. Les charges retenues contre lui ? « Terrorisme, espionnage, atteinte à la sûreté de l’État », un arsenal accusatoire que le régime algérien sort méthodiquement dès qu’un intellectuel devient trop encombrant.
« Ils m’ont condamné à mort, en me mettant dessus tous les trucs », a résumé l’écrivain avec une lucidité amère, soulignant qu’il n’avait pas bénéficié « d’un vrai procès, avec des avocats et des observateurs internationaux ». Ce n’est pas un détail. C’est la définition même d’une justice aux ordres.
Parmi les raisons qui incitent l’écrivain à « attendre le bon moment » avant de lancer formellement ses poursuites figure une préoccupation humaine : le sort du journaliste sportif français Christophe Gleizes, emprisonné en Algérie depuis mai 2024 et condamné à sept ans de prison pour « apologie du terrorisme ». Sansal sait, pour l’avoir vécu, que tout geste mal calibré peut se retourner contre ceux qui sont encore derrière les barreaux.
Cette solidarité entre détenus, même libérés, est révélatrice : le régime algérien ne fait pas que museler les voix critiques algériennes. Il s’en prend désormais à des ressortissants étrangers, des journalistes, des professionnels sans agenda politique, dans ce qui ressemble de plus en plus à une stratégie d’intimidation tous azimuts.
Ce qui est peut-être le plus politiquement instructif dans l’attitude de Sansal, c’est son refus d’être reconnaissant. La grâce accordée par Tebboune, obtenue après des mois de pression diplomatique et d’efforts de son ancien éditeur Gallimard, ne le satisfait pas. Il l’a dit clairement, dans une tribune au Monde : cette démarche « ne correspond pas à la ligne de résistance » qu’il a assumée face à ce qu’il appelle « le régime violent et cruel d’Abdelmadjid Tebboune ».
En d’autres termes : être libéré par la clémence d’un autocrate n’est pas la même chose qu’être innocenté par la justice. Sansal veut l’innocence. Il veut la vérité. Et surtout, il veut que la responsabilité du président algérien soit établie devant une instance indépendante.
C’est une distinction fondamentale, que trop d’observateurs ont tendance à minimiser. La grâce est un acte de pouvoir. Le procès est un acte de droit.
Cette affaire s’inscrit dans un contexte plus large de crispation du pouvoir à Alger. Depuis plusieurs années, le régime algérien multiplie les arrestations d’opposants, de journalistes, de militants des droits de l’homme et d’écrivains. Les lois sur le terrorisme, élastiques à souhait, sont devenues l’outil privilégié d’une répression qui ne dit plus son nom.
S’attaquer à un écrivain de 81 ans, figure respectée de la littérature francophone, titulaire de prix littéraires prestigieux, citoyen français, et l’exposer à mourir en prison est un dérapage que même les alliés traditionnels d’Alger ont du mal à défendre. La diplomatie française a dû s’activer. L’opinion publique européenne s’est émue. Et au final, c’est Tebboune qui a reculé.
Mais reculer sous la pression n’est pas admettre ses torts. Et Sansal, lui, ne l’entend pas ainsi.
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