Il a survécu à une année d’emprisonnement. Il en est ressorti avec les mots intacts et la lucidité affûtée. Boualem Sansal, l’un des écrivains francophones les plus importants du monde arabe, était l’invité de Christine Kelly ce mardi 23 juin. Et ce qu’il a dit mérite d’être entendu bien au-delà des plateaux de télévision.
Le constat que dresse Sansal du pouvoir algérien est sans appel. Pour les hommes qui gouvernent Alger aujourd’hui, le reste du monde — intellectuels, journalistes, diplomates, partenaires étrangers — ne représente tout simplement rien. Ni les citoyens algériens, ni la France, ni l’Europe. Le régime du président Abdelmadjid Tebboune s’est convaincu d’incarner quelque chose de plus grand : la tête d’un tiers-monde imaginaire, le bouclier de l’Islam face à l’Occident, le dernier rempart d’une civilisation assiégée.
Ce discours, aussi délirant qu’il puisse paraître depuis Paris ou Bruxelles, fonctionne. Il trouve des relais, mobilise des opinions, et surtout, il sert d’alibi intérieur pour museler toute voix discordante. Car derrière la posture géopolitique se cache une réalité bien plus prosaïque : un régime qui traque ses propres intellectuels, bâillonne sa presse et écrase toute opposition interne avant qu’elle ne prenne forme.
L’arrestation de Boualem Sansal en novembre 2024, à son arrivée à l’aéroport d’Alger, n’était pas un accident judiciaire. C’était un message. En s’en prenant à un romancier de 75 ans, mondialement reconnu, titulaire de la nationalité française, le régime algérien a voulu signifier que personne n’était intouchable, que la renommée internationale ne constitue pas un bouclier et que la littérature elle-même peut devenir un délit.
Pendant un an, Sansal a été détenu dans des conditions opaques, loin des regards, au mépris des conventions internationales et des appels répétés de la diplomatie française. Sa libération, intervenue en mai 2025, n’a pas été accompagnée d’excuses ni d’explications. Juste un silence, caractéristique d’un pouvoir qui n’a de comptes à rendre à personne — du moins le croit-il.
Ce que Sansal décrit n’est pas seulement l’arrogance d’un régime vieillissant. C’est une stratégie cohérente, rodée et exportée. En se positionnant comme « barrage à l’Occident » et « défenseur de l’Islam », Alger joue sur plusieurs tableaux simultanément : elle intimide ses partenaires européens, séduit une partie de l’opinion arabe et africaine, et neutralise toute pression extérieure en la requalifiant d’ingérence néocoloniale.
Le résultat est redoutable. Chaque critique devient une attaque contre la souveraineté algérienne. Chaque journaliste emprisonné devient un agent de l’étranger. Chaque écrivain dérangeant devient un traître à la nation. Le vocabulaire est connu. Le procédé, éprouvé.
L’affaire Sansal pose une question que l’Europe tarde à se poser franchement : jusqu’où peut-on tolérer qu’un État partenaire emprisonne des écrivains, étouffe sa presse et défie ouvertement les normes internationales, au nom d’intérêts énergétiques ou migratoires ?
Boualem Sansal, lui, a déjà répondu à sa manière. En parlant. En nommant. En refusant que son année de détention se dissolve dans le silence diplomatique. Pour un régime qui prétend que personne ne représente rien, c’est précisément ce genre de voix qui lui fait le plus peur.
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