mardi , 23 juin 2026

Algérie : Un régime sous pression, entre fractures internes et impasses géopolitiques

Pendant des décennies, le pouvoir algérien a cultivé un art singulier : transformer ses contradictions en force apparente. Brandir l’unité nationale comme un bouclier, agiter la mémoire coloniale comme un fonds de commerce politique, et masquer sous un discours souverainiste l’incapacité chronique à gouverner un territoire aussi vaste que complexe. Mais les fissures, longtemps contenues, s’élargissent aujourd’hui à une vitesse qui inquiète jusqu’aux analystes les plus prudents. C’est ce qu’on relève d’une analyse publiée le 31 mai 2026 dans la revue Sahel Intelligence.

La question kabyle n’est pas un simple problème minoritaire que quelques concessions symboliques suffiraient à apaiser. C’est le révélateur d’une pathologie fondamentale du régime : son refus obstiné de réconcilier la réalité plurielle de sa société avec l’idéologie monolithique qu’il lui impose depuis 1962. L’arabisation forcée, le mépris institutionnel pour la culture amazighe, la répression systématique de toute expression identitaire autonome, tout cela a produit non pas l’unité souhaitée, mais une fracture qui s’est radicalisée avec le temps.

Le Mouvement pour l’Autodétermination de la Kabylie n’est pas une anomalie. Il est le produit logique d’un régime qui a préféré la coercition au dialogue pendant soixante ans. Quand un État traite ses citoyens comme des suspects permanents, il ne faut pas s’étonner que certains finissent par lui retirer leur allégeance.

Il y a quelque chose d’historiquement ironique dans la situation de Tindouf. L’Algérie, qui aime tant se présenter comme le champion de la souveraineté des peuples et de l’intégrité territoriale, héberge depuis près de cinquante ans une entité para-étatique qui échappe progressivement à tout contrôle réel. Le Polisario, conçu à l’origine comme un instrument de pression contre le Maroc, est en train de se muer en un problème existentiel pour Alger lui-même.

Avec l’avancée inexorable du plan d’autonomie marocain sur la scène internationale, désormais soutenu par la majorité des grandes puissances, le projet politique du Polisario perd sa raison d’être diplomatique. Reste alors une structure militarisée, armée, disposant de ses propres réseaux économiques et sécuritaires, dans une région où jihadisme et criminalité transnationale prospèrent sur le vide institutionnel. Le régime algérien a créé un monstre qu’il ne peut ni nourrir indéfiniment ni éliminer sans risque majeur.

Au Sahel, l’Algérie perd pied. Pendant des années, elle s’est crue capable de manipuler les équilibres régionaux, jouant des tribus, des rébellions et des trafics comme autant de cartes dans un grand jeu de puissance. Aujourd’hui, ces mêmes dynamiques lui échappent. Les juntes militaires qui ont balayé ses alliés traditionnels en Afrique de l’Ouest ne lui doivent rien. Les groupes armés qui circulent dans l’Azawad ne répondent plus à ses signaux. Et la porosité de ses frontières méridionales expose le pays à des infiltrations que son armée, conçue pour réprimer à l’intérieur plus que pour défendre vers l’extérieur, peine à contenir.

Derrière tous ces défis se profile une interrogation plus profonde, que le pouvoir algérien s’interdit de formuler publiquement : quelle est la nature réelle de la légitimité de cet État, et ses frontières actuelles sont-elles vraiment intangibles ? Ce sont des questions que des voisins directement concernés, le Maroc au premier chef, posent depuis longtemps, sans jamais obtenir de réponse autre que l’invective et la fermeture des frontières.

Or un régime qui ne peut répondre à ces questions qu’en les interdisant révèle précisément par là sa fragilité. La force d’un État se mesure à sa capacité à affronter ses propres contradictions. Le système algérien, lui, a bâti toute son architecture politique sur leur refoulement.

La réalité est cruelle pour un régime qui a longtemps vécu de rentes (pétrolière, mémorielle, géopolitique). Ces rentes s’épuisent. Et quand elles seront taries, il ne restera plus que les fractures que soixante ans d’autoritarisme ont soigneusement cultivées, sans jamais avoir le courage de les guérir.

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