Lundi matin 13 avril 2026, pendant que les caméras du monde entier étaient braquées sur Alger pour suivre la première visite d’un souverain pontife sur le sol algérien, une autre scène se jouait à cinquante kilomètres de là, loin des lustres et des discours officiels. Deux hommes s’approchaient du commissariat central de Blida, une ceinture d’explosifs dissimulée sous leurs vêtements. Les policiers en faction ont réagi rapidement. Les deux assaillants ont été neutralisés avant de provoquer un carnage. Un agent a été blessé. Le bilan aurait pu être autrement plus lourd.
Ce qui frappe d’abord, c’est le silence qui a entouré l’événement dans les premières heures. Ce silence pesant, caractéristique d’un pouvoir pris entre la fierté du moment pontifical et l’embarras d’un retour aussi spectaculaire de la menace jihadiste sur son propre sol. Car ce double attentat serait le premier du genre depuis 2012, mettant fin à plus d’une décennie durant laquelle Alger avait tout fait pour construire l’image d’un État ayant définitivement tourné la page du terrorisme. Une image vendue à l’international, répétée comme un mantra dans les sommets régionaux, et utilisée pour se poser en arbitre sécuritaire du Maghreb.
Le choix de Blida n’est pas anodin. Cette wilaya, surnommée « la ville des roses », fut l’un des territoires les plus meurtris de la décennie noire, cette guerre civile qui a ravagé le pays de 1992 à 2002 et dont le bilan humain dépasse les 100 000 morts selon les estimations les plus prudentes, 200 000 selon d’autres. Les maquis qui ceinturent la ville ont longtemps servi de refuge aux groupes armés islamistes. Frapper à nouveau ici, c’est réveiller une mémoire collective particulièrement douloureuse, et rappeler que les cicatrices que le pouvoir algérien prétend refermées n’ont, en réalité, jamais tout à fait guéri.
L’image est saisissante, celle d’un régime qui se présente depuis des années comme le garant de la stabilité régionale, qui pointe le doigt sur les autres, qui agite le spectre des menaces extérieures pour justifier ses postures militaristes et qui ne parvient pas à sécuriser une ville à une heure de route de sa propre capitale, le jour même où le monde a les yeux rivés sur elle.
Le timing de l’attaque ne doit rien au hasard. Le président Tebboune avait lui-même présidé plusieurs réunions de préparation sécuritaire pour garantir le bon déroulement de la visite papale, présentée par la presse fidèle au régime comme une vitrine du rayonnement international algérien. Frapper ce jour précis, c’est viser simultanément le symbole de la réconciliation interreligieuse que le pape incarne, et la narration d’une Algérie apaisée et ouverte que Tebboune s’efforce de vendre à l’étranger.
Le pape Léon XIV devait notamment se recueillir devant la chapelle des dix-neuf martyrs d’Algérie, ces religieux catholiques assassinés pendant les années noires, dont les moines de Tibhirine, devenus symboles universels du dialogue entre les civilisations. Il venait honorer les victimes du terrorisme islamiste. Et c’est un acte terroriste qui a ponctué son arrivée. L’ironie tragique de la situation échappe difficilement à quiconque suit la région avec un minimum de lucidité.
Depuis des années, Alger construit un récit national fondé sur deux piliers : la légitimité révolutionnaire héritée de 1962, et la compétence sécuritaire forgée dans le sang de la décennie noire. Ce récit sert d’abord à usage interne, pour justifier un régime fermé, militarisé, imperméable à toute critique. Mais il sert aussi, et surtout, à usage externe : pour revendiquer un leadership régional que rien, dans les faits, ne justifie plus.
L’événement de Blida n’est pas seulement un fait divers sécuritaire. C’est une fissure dans ce récit soigneusement entretenu. Il rappelle que la menace terroriste ne se décrète pas vaincue par communiqué de presse, et que les appareils sécuritaires les plus omnipotents ont leurs angles morts.
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