Pour la première fois de son histoire, le Royaume chérifien ravit à l’Afrique du Sud le titre d’économie la plus industrialisée du continent. Une consécration portée par vingt ans de politique volontariste, que vient confirmer le dernier rapport de la Banque africaine de développement (BAD).
Un basculement que peu auraient prédit il y a deux décennies vient de se produire. Pour la première fois depuis que la Banque africaine de développement (BAD) mesure le niveau d’industrialisation des économies africaines (soit depuis 2010), c’est le Maroc, et non l’Afrique du Sud, qui trône en tête du classement continental. L’édition 2025 de l’Africa Industrialisation Index (AII), rendue publique en marge des Assemblées annuelles de l’institution à Brazzaville, en apporte la preuve chiffrée.
Le Maroc affiche un score de 0,8415 sur l’indice 2024, quand l’Afrique du Sud plafonne à 0,8396. L’écart est infime en valeur absolue, mais il signe un renversement d’une portée considérable : pendant quinze ans, aucun pays n’avait réussi à détrôner la puissance industrielle sud-africaine. Ce qui distingue le Royaume, selon les auteurs du rapport, tient à trois dynamiques conjuguées : une modernisation continue de son appareil productif, une politique d’exportation de plus en plus diversifiée, et une volonté politique soutenue en faveur de l’industrie.
Comment une telle trajectoire devient-elle possible ? Abdelmalek Alaoui, président de l’Institut marocain d’intelligence stratégique et auteur de Maroc, le défi de la puissance, en livre la clé : « Lorsqu’un pays décide de mettre beaucoup d’investissements publics pour avoir des infrastructures de haute qualité, que ce soit dans la connectivité, dans les ports ou bien dans les télécoms, il y a dans ce cas-là des investisseurs internationaux de plus en plus importants, mais accompagnés aussi par des investisseurs nationaux. Et c’est à partir de là que l’on change de catégorie. »
La BAD corrobore cette lecture. Le rapport insiste sur la capacité rare du Maroc à faire converger en un même élan sa politique industrielle, ses équipements logistiques, son ouverture commerciale et son attractivité pour les capitaux étrangers. Tanger Med, aujourd’hui premier port du continent africain, incarne mieux que tout autre infrastructure cette ambition portée sur le long terme.
L’économie marocaine ne s’appuie plus sur ses seules ressources naturelles. À côté des phosphates, qui restent un pilier, et de l’industrie automobile, qui s’est imposée depuis les années 2000, c’est désormais l’aéronautique qui illustre le mieux la capacité du Royaume à s’insérer dans les chaînes de valeur mondiales les plus exigeantes.
Abdelmalek Alaoui en donne une image frappante : « Chaque avion dans le ciel aujourd’hui, produit après les années 2005, a au moins une composante essentielle produite au Maroc. Ça a été un des paris du roi Mohammed VI de miser sur l’aéronautique tout autant que sur l’automobile. » Un pari engagé à une époque où peu y croyaient, et que les chiffres de la BAD viennent aujourd’hui valider.
Le rapport note par ailleurs que le Maroc a su attirer des investissements étrangers directs dans ces secteurs à haute valeur ajoutée, en s’appuyant sur un environnement des affaires progressivement assaini et une compétitivité industrielle renforcée d’année en année.
À l’échelle du continent, le bilan de la BAD est plus nuancé. Sur les 54 pays couverts par l’indice pour la période 2010–2024, 41 ont vu leur niveau d’industrialisation s’améliorer, portant la progression moyenne du continent à 6%. Ce mouvement de rattrapage est particulièrement visible parmi les économies les moins avancées, ce qui témoigne d’une certaine dynamique de convergence.
Pourtant, les déséquilibres géographiques restent profonds. L’Afrique du Nord et l’Afrique australe concentrent l’essentiel de la production industrielle sophistiquée, tandis que les régions subsahariennes, orientale, occidentale et centrale, accusent un retard structurel. Plus préoccupant encore, le continent demeure quasi absent de la scène manufacturière mondiale, avec moins de 2% de la production et à peine 1,4% des exportations industrielles globales. La valeur ajoutée par habitant, elle, est aujourd’hui inférieure à ce qu’elle était avant 2014. Quant aux échanges commerciaux entre pays africains, ils ne représentent que 14,4% du commerce total du continent — révélant l’étroitesse des chaînes productives régionales.
Le triomphe industriel marocain ne doit pas occulter ses contradictions internes. Abdelmalek Alaoui formule un avertissement lucide : « Il y a un Maroc qui gagne, un Maroc près des ports, un Maroc de la mondialisation. Et il y a encore un Maroc des franges, des territoires. Le fait qu’on ait eu cette industrialisation à marche forcée a creusé des écarts entre ceux qui sont très riches et ceux qui sont beaucoup plus bas dans la pyramide sociale. »
La BAD avait elle-même soulevé ce paradoxe dans un rapport antérieur : le tissu entrepreneurial marocain, bien que dense, peine à générer suffisamment d’emplois pour une population jeune en croissance rapide. Les inégalités de revenus restent parmi les plus marquées de la région, avec un rapport de 1 à 12 entre les déciles extrêmes de la population.
Enfin, la BAD et le tout premier Baromètre de l’investissement industriel en Afrique, publié conjointement à l’AII 2025, lancent une alerte que le Maroc, en tête du peloton, est peut-être le mieux placé pour entendre : l’industrie africaine doit engager sa transition bas-carbone sans attendre, sous peine d’être lourdement pénalisée à moyen terme par les mécanismes d’ajustement aux frontières que l’Europe et les États-Unis préparent activement.
Le Maroc tient désormais une position de référence industrielle sur son continent. Transformer cette position en modèle de développement inclusif, qui profite autant aux territoires enclavés qu’aux zones portuaires, reste le vrai défi des années à venir.
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