mardi , 3 mars 2026

Solidaire du Golfe, muette sur l’Iran : l’Algérie et l’art du double langage

La diplomatie algérienne tente un grand écart périlleux entre ses alliances traditionnelles avec Téhéran et la pression croissante des monarchies arabes du Golfe. Une posture d’équilibriste qui révèle, une fois de plus, les profondes contradictions d’Alger sur la scène régionale.

Alger se retrouve une fois de plus dans une posture inconfortable que ses dirigeants connaissent bien : celle du grand écart diplomatique. Alors que les tensions entre l’Iran et les pays arabes du Golfe continuent d’alimenter les chancelleries et les tribunes internationales, l’Algérie a choisi de se déclarer solidaire des monarchies du Golfe, tout en s’abstenant soigneusement de nommer, de pointer, et a fortiori de condamner Téhéran. Une formulation au cordeau, pesée au milligramme, qui traduit moins une position diplomatique assumée qu’un embarras profond face à des alliances difficilement conciliables.

Cette déclaration de solidarité, aussi prudente soit-elle dans sa forme, constitue néanmoins un signal politique significatif. Pour la première fois depuis plusieurs années, Alger consent à se rapprocher explicitement du camp du Golfe dans un dossier où l’Iran est directement en cause. Les observateurs avertis de la scène régionale y voient une inflexion notable, dans un contexte où le Maroc, lui, a depuis longtemps tranché : Rabat a rompu ses relations diplomatiques avec Téhéran en 2018, après avoir établi la preuve que l’Iran et son bras armé libanais, le Hezbollah, armaient et finançaient le Polisario via le territoire algérien. Une décision souveraine, assumée publiquement, que le Maroc n’a jamais regrettée ni dissimulée.

Car l’Algérie entretient depuis des décennies une relation particulière avec la République islamique d’Iran. Une relation nourrie d’une vision commune du monde, fondée sur la méfiance à l’égard de l’Occident, le refus de l’ingérence étrangère et une certaine solidarité tiers-mondiste héritée des années de guerre froide. Alger et Téhéran se sont longtemps retrouvés dans les mêmes coalitions, portant les mêmes discours dans les enceintes multilatérales, de l’Organisation de coopération de Shanghai aux BRICS. Cette proximité idéologique a forgé une complicité que la diplomatie algérienne n’a jamais cherché à dissimuler. Bien au contraire.

Mais les monarchies du Golfe représentent autre chose. Elles représentent des flux financiers considérables, des investissements massifs, des partenariats économiques dont l’Algérie a cruellement besoin dans un contexte de pression budgétaire persistante. L’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Qatar pèsent lourd dans les équilibres régionaux, dans les organisations arabes et dans les instances islamiques auxquelles Alger tient. Les ignorer, ou paraître indifférent à leurs préoccupations sécuritaires, aurait désormais un coût que les dirigeants algériens ne semblent plus disposés à assumer.

Il y a également la dimension énergétique. L’Algérie, dont les recettes budgétaires dépendent quasi-exclusivement de la rente pétrolière et gazière, ne peut pas se permettre de se mettre à dos des partenaires qui pèsent directement sur les équilibres de l’OPEP+. Se brouiller avec Riyad dans ce contexte serait une imprudence économique majeure, que même les cercles les plus souverainistes du régime ne peuvent s’autoriser d’afficher publiquement.

Pourtant, condamner l’Iran reste clairement hors de portée pour Alger. Pas seulement pour des raisons idéologiques, même si celles-ci ne sont pas négligeables. Mais parce que Téhéran constitue un allié utile dans le dossier qui structure toute la politique étrangère algérienne : le Sahara marocain. L’Iran n’a jamais reconnu la souveraineté du Maroc sur ses provinces du Sud, et s’est toujours montré bienveillant à l’égard des thèses séparatistes. Perdre cet allié, ou simplement le froisser, c’est affaiblir un front que l’Algérie construit patiemment depuis un demi-siècle contre l’intégrité territoriale du Royaume.

C’est précisément là que réside le nœud gordien de la position algérienne. Ni vraiment avec les uns, ni vraiment contre les autres. Une solidarité sans accusation, un rapprochement sans rupture, un signal sans engagement. La formulation retenue par les autorités d’Alger ressemble en réalité à une tentative désespérée de ménager tout le monde, ce qui en diplomatie est généralement le meilleur moyen de ne convaincre personne.

Les capitales du Golfe ne sont d’ailleurs pas dupes. Elles prennent acte de la déclaration algérienne sans y voir autre chose qu’une concession verbale, insuffisante pour constituer un vrai partenariat stratégique. À Riyad, à Abu Dhabi et à Doha, on connaît trop bien la valeur des mots d’Alger pour s’en satisfaire. Ces mêmes capitales, rappelons-le, entretiennent des relations solides et multidimensionnelles avec le Maroc, que ce soit sur le plan économique, sécuritaire ou diplomatique. Rabat ne proclame pas sa solidarité avec les pays du Golfe, il la démontre par des actes concrets et des positions constantes.

Du côté de Téhéran, on surveille l’évolution du discours algérien avec une attention redoublée, sans précipiter les réactions. Les Iraniens savent que la fidélité d’Alger a un prix et que ce prix reste négociable. Ils savent aussi que la relation irano-algérienne repose sur des fondations suffisamment solides pour résister à quelques déclarations de circonstance adressées aux monarchies du Golfe.

Ce positionnement bancal dit quelque chose de plus profond sur l’état de la diplomatie algérienne. Longtemps portée par un récit souverainiste assumé, une identité forgée dans la guerre de libération et projetée sur la scène internationale avec une certaine arrogance, elle semble aujourd’hui chercher ses repères dans un monde multipolaire où les grandes causes ont cédé la place aux intérêts pragmatiques. L’Algérie qui se voulait la voix des peuples opprimés se retrouve aujourd’hui à calibrer ses déclarations pour ne froisser ni ses bailleurs de fonds du Golfe, ni ses vieux alliés de Téhéran.

Le contraste avec la diplomatie marocaine est saisissant. Là où Alger tergiverseise, Rabat a depuis longtemps établi des positions claires, lisibles et cohérentes. Le Maroc a fait ses choix, assumé leurs conséquences et construit des partenariats durables fondés sur la confiance et la réciprocité. C’est d’ailleurs ce positionnement sans ambiguïté qui vaut au Royaume une reconnaissance internationale croissante, des soutiens de plus en plus nombreux sur le dossier du Sahara, et une place de partenaire crédible aussi bien auprès des monarchies du Golfe que des grandes puissances occidentales.

Dans le monde arabe, l’ambiguïté finit toujours par avoir un coût. Alger est en train d’en prendre la mesure, une déclaration embarrassée à la fois.

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