Ce mardi 16 juin 2026, la France affronte le Sénégal en Coupe du monde. Dans les vestiaires, Kylian Mbappé peaufine ses appels en profondeur. Karim Benzema, retraité international, suit le Mondial depuis les tribunes dorées. Zinédine Zidane, légende vivante, se tait comme à son habitude. Pendant ce temps, à des milliers de kilomètres, dans une cellule de neuf mètres carrés quelque part en Algérie, un journaliste sportif français attend et attend encore.
La famille de Christophe Gleizes a brisé une pudeur. Sa mère Sylvie et son beau-père Francis Godard ont confirmé publiquement, sur le plateau de France 5, avoir contacté les trois plus grandes icônes du football français pour solliciter un soutien officiel à la cause du journaliste détenu. La réponse ? Un silence éloquent. Les messages ont bien été reçus, la famille en est certaine, mais aucune prise de parole, aucun geste, aucune publication n’a suivi.
Le beau-père de Gleizes a choisi la retenue dans ses mots, refusant de « porter la poisse » aux Bleus en pleine compétition. Une délicatesse que ces mêmes stars n’ont pas jugé utile de lui retourner. Car prendre trente secondes pour publier un message de soutien à un confrère emprisonné pour avoir fait son travail — couvrir un club de football — n’aurait pourtant pas pesé bien lourd dans la préparation d’un match.
Il faut ici rappeler les faits dans leur brutalité. Christophe Gleizes, journaliste spécialisé football, s’est rendu en Algérie en mai 2024 pour un reportage sur la Jeunesse sportive de Kabylie. Il y a rencontré des acteurs du monde du football liés à une organisation classée terroriste par Alger en 2021 — mais qui ne l’était pas encore au moment des échanges incriminés, datant de 2015 et 2017. Sur cette base rétroactive, le régime algérien l’a condamné à sept ans de prison ferme pour « apologie du terrorisme ». Un verdict confirmé en appel, malgré des réquisitions du parquet réclamant dix ans.
Ce n’est pas un accident judiciaire. C’est un choix politique délibéré d’un régime qui utilise la loi antiterroriste comme instrument de répression contre les voix indépendantes — qu’elles soient algériennes ou étrangères. Un régime qui emprisonne un journaliste venu écrire sur le football, et qui maintient sa détention pendant que la planète entière célèbre la plus grande fête du sport mondial.
La FIFA a eu l’élégance de délivrer à Gleizes une accréditation symbolique pour le Mondial. Mieux encore : sa famille a annoncé qu’il pourra, depuis sa cellule, poser une question lors de la conférence de presse précédant France-Sénégal ce dimanche. Un geste fort, qui dit en creux ce que le régime algérien refuse d’entendre : cet homme est journaliste. Sa place est dans les stades, pas derrière les barreaux.
« C’est son monde qui fait la fête et lui, il est dans neuf mètres carrés », a résumé sa mère avec une sobriété déchirante. Neuf mètres carrés. Le Mondial s’étire sur trois pays, des dizaines de stades, des millions de spectateurs. Et Christophe Gleizes regarde tout ça depuis l’étroitesse d’une cellule algérienne.
La voie judiciaire est désormais close. En retirant son pourvoi en cassation en mars dernier, Gleizes a choisi de parier sur une grâce présidentielle d’Abdelmadjid Tebboune. Sa mère a renouvelé cet appel avec des mots d’une douceur presque désarmante : elle dit faire confiance à « la compassion » du président algérien pour rendre son fils à sa famille, à sa grand-mère, à sa compagne.
On voudrait partager cet optimisme. Mais un régime qui condamne rétroactivement un journaliste sportif, qui refuse de le libérer malgré la mobilisation de la FIFA, de la FFF, de la LFP et d’un ministre français des Affaires étrangères, n’agit pas par oubli ou par maladresse. Il agit par calcul. La question n’est donc pas de savoir si Tebboune a de la compassion. La question est de savoir si la pression internationale devient suffisamment coûteuse pour qu’il change de calcul.
Le silence de Mbappé, Benzema et Zidane est certes décevant. Mais il révèle quelque chose de plus large : la difficulté, pour les sportifs de haut niveau, d’assumer une prise de position sur des sujets qui touchent à la politique algérienne, un pays dont sont issus nombre d’entre eux, et avec lequel les liens familiaux, affectifs et culturels restent puissants. Ce n’est pas une excuse. C’est une explication.
La vraie interpellation reste adressée au seul acteur qui peut mettre fin à cette situation : le régime d’Alger. Pendant que ses dirigeants se taisent et maintiennent un journaliste dans l’obscurité d’une cellule, le monde du football, lui, a choisi son camp.
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